Bienvenue sur notre annuaire généraliste WDC !
Type de soumission : Payante (PREMIUM) - Site de qualité.
|
|||||||
-
Première nuit en Inde -
14 juin 2007
Le soleil s'est enfui, la mousson a repris. Et frappe tout.
Sadya et ses deux escortes me lâchent tout cuit dans le bec de la société indienne.Je prends lentement la température de ce qui va être ma première nuit solitaire dans ce pays. Seul, en Inde, dont je suis vierge et où tout m’est inconnu. T’y voici, mon petit. Tu l’as voulue, ton immersion, à présent assume. Montée d’angoisse.La chambre, en bord de route, est pouilleuse et bruyante mais je n’ai pas les tripes pour me lancer à la recherche d’une guest house plus confortable et mon guide Lonely Planet pour seul ami me laisse peu de choix dans cette contrée délaissée du touriste. La piaule en question coûte 250 roupies, ça ne vaut pas plus, sans doute même moins. Le taulier, un nain édenté qui baragouine avec ses mains m’apostrophe avec des yeux rieurs et Sadya me traduit : «500 roupies pour la nuit, tu lui donnes 250 maintenant et il te rend l’autre moitié demain».
Parlait pas un mot d’anglais, le tout en malayalam, langue locale : je me suis dit « ok ça sent déjà l’embrouille ». Finalement j’ai fini par comprendre qu’il me rendrait les 250 le lendemain si les lieux restaient propres et intacts. Il fait ça parce que des occupants ont bu et cassé des trucs la veille. Je suis obligé de faire confiance.Ce n’est que pour une nuit : demain je mets les voiles pour un village à 10 km de là et commencer un stage de Kalaripayatt dans un cadre charmant, d’après Philippe, mon enseignant en France. Sadya prend congé après ce qui a été une formidable virée au creux des villages du Kerala. Quelle hospitalité chance j’ai eu ! Merci.7h du soir. Livré à moi-même, je refais un tour d’horizon de mon dortoir : les murs sont tâchés, humides et crevassés. Sous le toit, deux fentes carrées sans doute volontaires laisseront entrer tout moustique à l’appel de la lumière. Celle-ci ne répond pas quand j’actionne l’interrupteur. Les sanitaires se composent d’une fenêtre sans vitre, de toilettes turques, d’un grand et d’un petit seau et d’une douche à l’eau froide et sporadique. La porte ne m’est d’aucune utilité puisqu’elle refuse de se refermer sur un sol crasseux et jonché d’eau. Arnaqué. En tant que débutant, la paranoïa me ronge.Tout m’inspire la crainte d’une venue imminente d’insectes porteurs de germes la nuit venue. Elle arrive. Privé de courant, je sors des bougies fantaisistes achetées dans un bazar et commence à les consumer. Elles ne dureront qu’une à deux heures au plus, j’ai déjà mal choisi ma camelote. Obsédé par les moustiques, je m’affaire à trouver de quoi accrocher ma moustiquaire, objet tout aussi nouveau pour moi, qui n’a même pas mis les pieds en Afrique. Pas un crochet, pas une astuce, rien, du moins dans les conditions obscures qui m’entourent.Je fais le choix absurde de l’accrocher au ventilateur qui rafraîchit et peut gêner tout volant, ce qui revient à se protéger dans l’inconfort car en crevant de chaud.Ce ne sera pas le cas car le Kerala reste frais comparé à d’autres régions.Je sors l’arsenal : spirales d’encens, lotions et crèmes de protections version tropiques.Je songe à écrire, je ne peux faire que cela ou écouter mon baladeur pour étouffer la rumeur stridente de la rue.Dehors, tout klaxonne, grouille et palabre. Je tente un œil à travers les volets effrités. Le décor n’est qu’une rue passante, coincée entre mon hôtel de seconde zone et une gare de patelin dénué de charme. Echoppes, agapes et stands en tous genres brillent d’une lueur confuse sous des néons blanchâtres. Un petit monde pullulant et cacophonique passe et repasse nonchalamment ou s’agite et hèle autrui avec des sons difformes. J’ai faim. Je réunis mon courage et sors en quête d’une bricole à manger. Je vais au plus près et atterris dans une sorte de cantine. J’aimerais prendre à emporter mais il n’y a que des samosa maigrichons et ma peur me laisse tout de même gros mangeur.J’attaque le personnel de la cuisine et m’aventure à déchiffrer la pancarte des menus. Pas un mot que je connaisse mais le serveur parle l’anglais tel que je l’entendais chez les Indiens de la Gare du Nord à Paris. Je tombe sur un riz Byriani végétarien, qui sera plus tard un de mes plats préférés. Un riz basmati composé d’une foultitude de légumes et d’épices que je reconnais. Je ne sais comment, mon réflexe immédiat – et c’est là que tout commence sans que je le sache – est de manger avec mes mains. Il n’y a pas de touristes ici, les conditions me forcent à imiter l’autochtone.Mais, alors que les tables ne sont pas remplies, un petit gars patibulaire s’assied avec sa gamelle devant moi sans décocher un mot ni un sourire et fourre sa main dans sa pitance. Loin d’être désarçonné, je tente un sourire mais c’est sans succès. Un écueil qui se reproduira rarement envers l’indien avenant et souriant.« Finished ? » me lance le serveur, comme si j’étais en lieu hostile ou pour me sauver de ce vis-à-vis antipathique. Je me dis, déçu, que l’ambiance n’est pas amicale ici, et bon gré mal gré, je regagne ma chambre. Début amer.Prostré et badigeonné sous mon abri de toile, je me projette dans mon séjour. La première personne à qui je pense est Virginie. Je ressemble à un prisonnier en cage loin de la douceur d’une femme.C’est la première fois que je m’arrache à mes racines pour un temps si long et indéterminé. Je sais que mes stages d’arts martiaux et de massages dureront environ deux mois mais je ne sais plus. Il m’en reste quatre derrière, à passer sur le sol indien, mais c’est déjà confus. Un halo opaque entoure chacune de mes pensées.Le sommeil finit par me frapper comme une massue.Une sensation de chaleur nouvelle au petit matin soulève mes paupières. Une odeur de souffre me prend à la gorge. J’ai trempé mes poumons dans l’encens toxique. La rumeur a repris. Ou elle ne s’est jamais arrêtée.Je prends conscience de ma deuxième étape mais reposé et confiant car j’ai un but :atteindre l’école de Kalaripayatt du maître de Philippe, dont j’ai la carte entre les mains. Il n’y a qu’à trouver le bon bus. Il me faut une demi-heure pour rassembler mes affaires éparses, organiser mon sac et récupérer mon dû auprès du tenant des lieux.Tous les tourments qui m’ont taraudé la veille s’évanouissent..Je me lance sans hésiter vers les passants d’un sourire conquérant pour demander quel est le bus qui se rend à Puthuppally.Soit je n’arrive jamais à me faire comprendre, soit je suis corrigé en permanence.Impossible de reconnaître un trajet de bus ou d’identifier le bon lorsqu’on me dirige.Ce n’est, sous mes yeux effarés, jamais le bon bus, jamais le bon arrêt. Toute destination est écrite dans une calligraphie pour le moins étrangère à la notre car dénuée de son alphabet.Les regards amusés me toisent en se demandant qui est ce drôle de jeune homme avec son énorme sac qui veut prendre un bus privé pour se rendre dans un village que seuls les villageois de la région connaissent. Lorsque enfin, le tout premier bus de mon odyssée indienne arrive, on me pousse dedans et un contrôleur me jappe dessus pour connaître ma destination, m’arrache ma pièce et me tend ce qui ressemble à mon étonnement à un petit bout de papier d’Arménie sur lequel n’est écrit aucune destination. Je le serre dans ma main comme un passeport pour le bonheur et lorsque je lève les yeux, tout le bus m’observe.Banquette par banquette, les indiens vêtus relativement de pantalons de la vieille école ou de pagne serrés autour des reins sont les spectateurs médusés de ma dégaine d’européen. Pour combattre ma timidité, je me tourne vers un voyageur et lui assène « Puthuppally !». D’un signe de la main et en dodelinant de la tête il semble me dire « aucun problème, je te dirai où tu dois descendre ». Mes yeux ont quitté ceux qui me dévisagent et se délectent à présent, à travers les fenêtres sans vitres et traversées de minces barreaux en fil de fer, de la forêt luxuriante qui borde les routes du Kerala. Cocotiers, figuiers, arbres à jagfruit et bananiers déploient leur majesté sur des kilomètres.Le bus finit par s’arrêter au beau milieu d’un carrefour, devant une église chrétienne, qui me rappelle tout de suite le patrimoine religieux de Fort Kochi (Cochin).Je montre la carte de l’enseignant de kalaripayatt au premier venu, un commerçant. Avec de grands mouvements, il m’indique une route conduisant vers l’est et arrête un auto-rickshaw. Une giboulée arrive et le conducteur me fait rabattre une bâche qu’il a accrochée en guise de rideau. Lorsqu’il s’en va, je me trouve face à une demeure cossue comme je n’en avais pas imaginé en Inde. Jai Sankar Kalaripayattu Centre : l’expérience chez Maître Baiju Dans le jardin qui précède la maison, je tâtonne vers une présence humaine et lorsque j’aperçois une femme qui balaie alentours, je lui demande « Gurukkal Baiju Varghese ? »Bientôt, un grand homme brun à moustache, portant un lungi – sorte de drap typique du Kerala, coloré et pareil au dhoti, mais au port plus quotidien et moins religieux - sort de sa tanière et se présente. Echange courtois. L’homme que je découvre avant le professeur dégage un mélange de calme et de raffinement dans ses gestes autant que dans ses propos. Nous évoquons Philippe, notre ami commun puisqu’il est son élève et qu’il est mon enseignant à Paris, en France.De temps en temps, le Gurukkal Baiju dodeline de la tête comme pour acquiescer ou marquer la compréhension. Il me fait visiter le temple de kalaripayatt. C’est un véritable sanctuaire recouvert en son sol de terre battue rouge entouré de murs en pierre sur lesquels sont accrochés tels des trophées toutes les armes que peut compter la panoplie d’un guerrier : bâtons longs, courts, lances et boucliers, dagues, poignards et épées… Ca et là des bougies et des lampes à ghee, qui laissent deviner une haute déférence réservée au lieu.Le Gurukkal est tiré du mot Guru que l’on connaît en Occident et qui revêt de temps à autre une connotation péjorative dans l’éducation de notre société, ce pour des raisons multiples et confuses qui ne méritent pas d’entrer dans le détail. Le Gurukkal, selon une tradition ancestrale d’au moins 5000 ans, représente un maître qui se fait l’intermédiaire entre Dieu et l’élève. C’est ici, lorsque la religion - ou du moins le sacré - est en pâture au moindre prétexteque l’esprit occidental tique la plupart du temps. Nous verrons plus tard pourquoi.Le kalaripayatt se veut un art pas seulement martial mais divin. Il est ritualisé dans tous ses aspects dès le seuil du temple, qu’il soit franchi pour y entrer ou en sortir.Rajeev, Subich et Anich tentent selon les règles de m’y initier dès le premier jour. Tout ce que je vais vivre ici est une expérience que Philippe m’avait confié avec un soupçon d’ironie pour l’avoir subi, à son sens, pendant dix ans d’apprentissages. Ils m’expliquent que je dois acheter une mangue, la placer dans une feuille de bananier et y ajouter quelques roupies. Placé dans le creux de mes mains, ce protocole devient une puja – offrande – que l’on réserve d’habitude aux dieux du panthéon hindou. En file indienne, nous autres pratiquants, attendons la bénédiction du maître. Mon tour vient. Entre ahurissement et fascination, j’imite mon précédent et laisse ployer mon corps jusqu'à ce que mon front touche les pieds du Gurukkal. Il me surplombe et pose sa main sur mon crâne soumis en murmurant quelques mantras inaudibles.Une fois ce premier rituel accompli, je suis le trajet spirituel de mes confrères en joignant mes mains sur le plexus et en m’inclinant, d’un totem à un autre, d’une panoplie d’armes à une autre. Ce sont les instruments du guerrier que l’on vénère ici, pas des statues.Oui, aux sources du Kalaripayatt, le combattant était un guerrier à cheval de la tribu des Nayar. Nombre de légendes ont circulé, et dont je n’ai jamais réussi à démêler le vrai du faux. Pour simplifier, disons que dans l’extrême sud de l’Inde régnait un conflit de pouvoir à la frontière du Tamil Nadu et du Kerala et que des armées rivales d’y affrontaient. A dire vrai, il ne reste de l’art de la guerre qu’une danse martiale savamment chorégraphiée et une simulation de combat. Une démonstration devant des touristes américains m’en a apporté la preuve : Vif, fluide, animal, Subeesh, le plus gracieux des adeptes a livré un enchaînement de mouvements terrestres et aériens des plus impressionnants. Un vrai tigre !C’est peu dire car l’un des principes du travail corporel et spirituel de cet art consiste à s’inspirer des éléments de la nature et des animaux comme c’est le cas du kung-fu. Ainsi, l’exigence est de taille puisque un an minimum est requis pour assimiler des bases physiques assez solides avant de débuter dans le maniement d’une arme.L’enchaînement de base, appelé « Meypayatt » doit s’apparenter à une chorégraphie très animale – postures de l’éléphant, sanglier et coq se succèdent sans pointillés mais de façon coulée, avec la même fluidité que l’eau d’une rivière, et s’achève sur une salutation… au soleil. Après huit ans de pratique, les élèves de Baiju y parviennent. Cet art est d’une monstrueuse puissance physique sur le plan musculaire, respiratoire et énergétique. Suffisamment intense pour qu’en un an ma cage thoracique s’ouvre au point de se détoxiquer - j’ai arrêté de fumer. Pour qu’en un an, mon corps se sculpte dans l’albâtre d’une statue grecque. Pour qu’en un an, mon alimentation et mon mode de vie s’en trouvent changés. C’est pourquoi cette discipline venue de la nuit des temps a traversé les âges et séduit aujourd’hui ceux qui connaissent en Occident et y voient une science du bien-être. Interdit pendant l’occupation de l’Empire britannique, elle n’a jamais pu se diffuser en dehors du continent asiatique avant notre époque.Un des bénéfices majeurs de cette découverte est la sensibilité corporelle que ça a développé en moi au point de me passionner pour la deuxième facette du kalaripayatt : la médecine ayurvédique et les massages.Ainsi, rapidement, l’art du massage a rejoint celui de la pratique de l’art martial dès mon apprentissage en France.Après un an de pratique, je décide donc de puiser à la source de cette science millénaire.Baiju devient mon maître de Kalaripayatt et de massage.Généreux derrière un certain sens du business, tel est Baiju, ou businessman derrière sa générosité, je ne sais où ça commence.De temps en temps sous sa moustache il me glisse : « confident ? » et le travail commence.Baiju appartient à la quatrième génération d’une lignée de maîtres qui exercent leurs corps et soignent celui des autres. Les soins ayurvédiques qu’il prodigue usent d’une pharmacopée naturelle puisée dans la nature généreuse du Kerala.Ainsi l’école du Gurukkal, le Jai Sankar Kalaripayattu Centre possède dans son jardin des plantes thérapeutiques destinées au laboratoire où ils confectionnent des huiles de massage et des médicaments.En somme tout un lieu dont l’ambiance ascétique est tout ce qu’il me faut. Du moins les premiers jours. Car au bout d’une dizaine, quand mon corps est parvenu à s’extirper du sommeil tous les matins au lever du soleil pour l’entraînement, j’attends que se termine la longue file de patients venus voir le Gurukkal pour recevoir des soins, et ainsi m’abreuver à son puit de savoir.Ce qui m’insupporte de l’homme, derrière le sage, c’est l’attitude« businessman » qu’il arbore, téléphone portable greffé à l’oreille, ou lorsqu’il me demande la somme extravagante de 900 euros pour une formation, quelle qu’elle soit. Ca les atteint sans doute en Europe mais en Inde c’est un luxe ! Ca en dit long sur le niveau de vie auquel Baiju souhaite se hisser. Le 4X4 dans lequel il m’a emmené jusqu’aux backwaters de Allepey ne semble pas lui suffire. Et je ne suis ni le premier ni le dernier stagiaire qui vient des pays riches.Mais j’ai aimé sa spiritualité, sa profondeur et sa générosité.Avant de me larguer à mon bus qui partait pour Kottayam, il m’a offert une bouteille d’huile de massage et m’en a laissé une autre pour Philippe.
......../////////////////// incomplet
